Laurence Deonna (RSF): "La situation de la liberté de la presse n’est pas glorieuse"
Kamel Bouzeboudjen, Reporters sans frontières
Posted Wed 23:01 GMT
Laurence Deonna est reporter et écrivaine suisse. Elle préside la section suisse de
"Reporters sans frontières", l’association de défense de liberté de la
presse. Entretien.
Quelle est la situation de la liberté de la presse dans le monde?
Elle n’est pas reluisante. Le rapport de "Reporters sans frontières" cette année concernant la liberté de la presse, pays par pays, n’a jamais été aussi épais. Mais ne soyons pas pessimistes, je pense que, grâce à la technologie et à l’Internet, on sait davantage ce qui se passe qu’autrefois.
Je sais par exemple, parce que je connais bien l’Asie centrale, qu’il y a des journalistes au fin fond de la steppe qui disposent d’une adresse électronique et qui peuvent correspondre avec l’extérieur.
Dans un sens, la liberté de la presse est meilleure dans certaines régions comme en Amérique latine où il y a eu quand même des progrès et où les dictatures sont tombées. Elle est plus inquiétante par contre depuis le 11 septembre où, sous prétexte de la chasse aux terroristes dans certains pays, il suffit de déclarer
"untel est terroriste" et qu’il est caché dans tel journal ou dans les studios d’une télévision pour la fermer ou la saccager. C’est une chose qui nous inquiète beaucoup.
Il y a aussi le fait que nos "ennemis" ne sont plus aussi monolithiques et simples qu’autrefois. Dans le passé, quand un journaliste se faisait arrêter dans un pays, on écrivait nos lettres de protestation à l’ambassade de ce pays et au gouvernement. Nous avions affaire à un
Etat.
Maintenant, nous avons de nombreux cas de journalistes qui disparaissent, kidnappés par des groupes ethniques ou par des trafiquants de drogues dont on a dénoncé les agissements. Et là, nous sommes face à des ennemis de la liberté de la presse beaucoup plus
insaisissables.
Actuellement, il y a quelque chose qui est en train de se mettre en marche dans le contexte de
"Reporters sans frontières" et qui me semble extrêmement importante, c’est un réseau qui vient de voir le jour et que nous appelons
"Damoclès". Cela part de l’idée que l’impunité ne peut pas continuer. Les commanditaires des assassinats de journalistes doivent sentir comme une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, à savoir qu’ils ne peuvent pas continuer perpétuellement à tuer des
journalistes.
Neuf fois sur dix, on sait bien quelle est derrière le crime. Il ne s’agit pas d’avoir un tribunal physique comme à La Haye mais d’avoir, grâce à la technologie, un tribunal virtuel à travers les médias et l’Internet qui dénonce les agissements de certains chefs d’Etats, commanditaires d’assassinats de journalistes, tout en nous basant sur le droit international.
Au-delà des méthodes classiques de censure pratiquées par des dictatures, il semblerait qu’une nouvelle forme de main mise sur la presse s’installe dans les pays riches. Les grands groupes financiers et industriels absorbent les journaux et veulent formater les contenus informationnels.
Quelles seraient, selon vous, les possibilités de faire reculer cette nouvelle forme de censure?
Il y a la censure de type politique et une autre de type économique laquelle est beaucoup plus perverse. Les gens ne s’en rendent pas compte. Quand dix journaux fusionnent sous la direction d’un même groupe, un journaliste qui ne plaît pas à un de ces médias est rejeté par les neuf autres et ne trouvera plus de travail. Il ne sera pas envoyé dans les goulags de Sibérie mais il sera certainement expédié vers ceux du chômage. Quant aux lecteurs, ils seront envoyés dans les goulags de l’ennui puisque tout se ressemblera. Je pense que nous sommes à la pointe de ce phénomène mais qu’il y a une lassitude parmi le lectorat. Quand je donne des conférence sur le thème, je constate bien que les gens ne sont pas bêtes et qu’ils se rendent compte du problème.
Comment changer ça? Est ce que cela va venir des lecteurs qui vont peut-être abandonner la presse? Quand j’ai débuté dans le métier, il y a bientôt quarante ans, il y avait, rien qu’à Genève, quatre journaux avec des lignes complètement différentes. Ce qui déstabilise les gens aujourd’hui, c’est l’absence de ligne éditoriale, ce qui est extrêmement
dangereux.
Des grands groupes possèdent des journaux, des chaînes de télévision et des usines d’armement. Je ne vois pas comment des journalistes pourraient critiquer une politique militaire. Ce sont là des formes insidieuses de censure.
Que faut-il faire alors?
Pour l’instant, il faut de la patience et attendre que les choses se désagrègent. On voit quand même aujourd’hui que tous ces grands groupes périclitent. Petit à petit, on se rend compte peut-être que cette espèce de gigantisme n’est bon pour personne. Il y a eu, au début, une sorte d’euphorie à la venue de ces groupes mais l’on s’aperçoit, au fond, que ce n’est pas si bien. On va peut-être revenir à plus de réalisme et, à ce moment-là, il y aura davantage de variété dans les expressions.
Changer cette situation maintenant, n’est pas chose facile, surtout que beaucoup de journalistes ne sont pas courageux et se font les valets de ces groupes.
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